L’écume se veut plus douce et plus frêle qu’elle ne le fut, ces jours passés où, fière, elle affrontait avec férocité les plus puissantes et rondes rafales de vents. Elle se laisse glisser doucement sur les vagues.
J’ai envie de vider mon âme de toutes les douleurs; elles sont toutes consommées par la musique belle que j’écoute. La beauté du monde est à couper le souffle, à couper le sifflet à ceux qui ont un sifflet à la place du souffle. Ma respiration me permet de contempler ce qui de ce monde s’est accumulé pour me faire vivre et revivre tous les spectacles auxquels j’ai assisté, tous les événements que mes yeux ont enregistré, tous ceux desquels mon ouïe a gardé un souvenir, ceux qui, parfois, rappellent à mon corps d’aussi belles choses que ce dernier en tremble de tout son long. Je m’amuse à piger dans ma tête quelques souvenirs aléatoires et mes réflexions me portent à penser que la faculté de se souvenir est gentille de ce qu’elle me fournit de nombreux plaisirs au quotidien. Ma mémoire contient autant de joies et de peines que de choses comme des souliers usés, des clefs, des coups de soleil, des insectes et des coussins. Je suis très déçu de n’avoir pas choisi de plus belles choses pour cette toute récente énumération; je suis cependant d’avis qu’elles méritent d’être célébrées au même titre que toutes les idées, tous les concepts, tout ce qui se comprend dans ma tête et tout ce qui ne s’y comprend pas aussi.
J’ai lu que les choses belles sont les choses qui nous changent, qui nous font réagir à leur beauté. Je trouve que cette idée fait du sens; elle n’œuvre certainement pas dans le domaine de l’odorat, ni dans celui de la somesthésie; or, elle fait du sens en ce sens où je la trouve sensée; c’est donc dire qu’elle fait du sens selon ce que je puis en juger d’après l’ensemble des expériences de mon vécu, de mon existence. Les choses belles sont au nombre de quarante-huit mille cinq cent quatre-vingt-dix-neuf, c’est-à-dire qu’elles sont trop nombreuses pour qu’on puisse les imaginer toutes ensemble dans un seul et même endroit, devant une même étendue de draps noirs qui, tissés en tous les coins vers l’infini, tapissent ce qui se trouve à être notre pensée visuelle. Peut-être que les draps de la pensée visuelle de Martine sont blancs; les vôtres pourraient être colorés, mais cela ne retient guère mon attention : je suis bien heureux pour vous que les images que vous construisez dans votre esprit aient pour toile de fond un paysage tropical ou une couleur que vous aimez. Je suis d’autant plus heureux pour vous si vous avez des idées de grandeur et que vous changez la décoration de votre esprit régulièrement. Les choses qui me font réagir sont celles qui sont liées de près ou de loin à ce qui s’est attaché à mon âme. Je vous parle des draps et de la musique douce, de la musique moins douce et de la richesse des sons, du bien être éprouvé lorsque l’on se réchauffe près d’un feu, après une longue journée d’hiver passée à l’extérieur, passée sur le patio à geler comme un twit. Des plaisirs tels que ce dernier ne peuvent être éprouvés par des personnes qui ne connaissent pas le froid; bien heureux sommes nous lorsque l’été nous déshabille et nous colore la peau, et malgré cela, nombreuses sont les personnes qui voudraient passer leur vie sous le soleil. Or, notre situation géographique, avouons-le, nous permet de diversifier nos plaisirs et de jouir d’une moins monotone vie.
La fin de mes études collégiales représente quelque chose d’important; je suis déjà nostalgique au souvenir de tout ce que rassemblent ces deux années condensées de pur bonheur, d’explosions de rires et d’amis, d’apprentissages variés, de connaissances ayant pris forme dans mon cerveau, de nuits parfois très courtes et riches en sueur d’élève. Je célèbre mon savoir et mes apprentissages, les personnes que j’ai eu la chance de rencontrer et pour qui j’éprouve de l’affection; je suis heureux parce que la lumière est belle, parce qu’elle me permet de voir tous les visages de ceux que j’aime. Parfois, je suis triste car la beauté du monde me coupe le souffle. Il faut comprendre que je n’ai pas de sifflet. Les humains sont fort nombreux; dans l’histoire, beaucoup d’humains ont accomplis des choses d’une importance considérable. Ces choses, j’aime à les célébrer, à les afficher sur les murs. J’aime à me souvenir du passé; j’aime l’écriture car elle nous permet de nous approprier le cerveau d’un individu différent à nous, dont la situation diffère de la notre. Elle nous permet de connaître des gens avant même de les avoir rencontrés. Afin de ne pas méprendre quelques individus naïfs ou schizophrènes, il me semble impératif de préciser qu’il n’est en rien habituel de rencontrer les personnages de récits fictifs dans la vie, près d’une bouilloire ou autour d’un chameau, c’est-à-dire, dans la vie de tous les jours, malgré que tous les jours d’une personne forment pour chacune d’elles leur vie respective et qu’il n’est aucune vie que l’on puisse qualifier autrement que de celle qui rassemble tous les jours vécu par un individu.
Bientôt, le temps d’exposer notre chair aux rayons les plus brillants du soleil prendra fin. J’espère que vous avez passé un été rempli de surprises et de jeux. Pour ma part, mon été a été composé de plus qu’agréables pique-niques entre copains, de visites à la faculté de musique (m’ayant permis de renouer avec mon ami le piano), d’une fin de semaine dans les bois d’Oka avec mon copain Raphaël, de magnifiques concerts au Festival de Jazz, de vélocipède dans les rues de Montréal, de peinture (ce en quoi consistait mon boulot d’été pour étudiant à faible budget), d’un court et précipité voyage en Gaspésie à l’occasion du mariage de mon père et de maintes activités ayant permis à mon cerveau, fraîchement sorti de cette aventure extraordinaire que fut le Cégep, de décompresser. Qu’il le veuille ou non, je l’ai condamné (pour mon propre plaisir, soyez-en rassurés) à 4 années (ou plus) d’études universitaires, lesquelles ont récemment débuté par des initiations tordantes et riches en défis, en bière, en sensualité et en condiments des plus variés.
Je termine cette entrée dès maintenant car le temps file et que j’ai un rendez-vous avec la législation des systèmes de soins. Un agréable tête-à-tête en perspective… J’ai plutôt l’impression que je vais me frapper violemment la tête contre un arbre; après tout, les pages d’un livre proviennent de nos forêts…


